Comprendre la fiscalité russe quand on est français
La Russie applique un système fiscal que beaucoup d'expatriés trouvent, sur le papier, plus simple que le système français. Le taux d'imposition sur le revenu des personnes physiques (NDFL) est de 13 % pour les résidents fiscaux, un taux forfaitaire qui contraste avec la progressivité de l'impôt français. Mais cette apparente simplicité cache des subtilités que tout expatrié français doit maîtriser pour éviter les erreurs coûteuses, notamment la question de la résidence fiscale, la double imposition et les obligations déclaratives des deux côtés.
Ce guide s'adresse aux Français qui vivent et travaillent en Russie, qu'ils soient salariés d'une entreprise locale, entrepreneurs ayant créé leur propre structure ou indépendants. Il couvre la fiscalité des personnes physiques et aborde les aspects essentiels de la fiscalité des entreprises.
La résidence fiscale russe
La règle des 183 jours
Le critère fondamental de la résidence fiscale russe est physique : toute personne présente sur le territoire de la Fédération de Russie pendant au moins 183 jours sur une période de 12 mois consécutifs est considérée comme résident fiscal russe. Ce calcul est glissant (il ne suit pas nécessairement l'année civile) et prend en compte les entrées et sorties du territoire.
Les sorties temporaires pour traitement médical ou formation à l'étranger (dans la limite de 6 mois) ne sont pas décomptées de la période de présence. En revanche, les voyages touristiques et les déplacements professionnels à l'étranger sont décomptés.
Conséquences pratiques
| Statut | Taux NDFL | Imposition |
|---|---|---|
| Résident fiscal | 13 % (15 % au-delà de 5 M RUB/an) | Revenus mondiaux |
| Non-résident fiscal | 30 % | Revenus de source russe uniquement |
La différence est considérable : un expatrié français arrivant en Russie en cours d'année sera initialement imposé à 30 % sur ses revenus russes. Ce n'est qu'après 183 jours de présence qu'il bascule au taux de 13 %, avec un recalcul rétroactif depuis le début de l'année et un remboursement du trop-perçu.
Le cas particulier du statut HQS
Les spécialistes hautement qualifiés (VKS — Vysokokvalifitsirovanny Spetsialist) bénéficient d'un régime dérogatoire. Pour les salariés dont la rémunération annuelle dépasse 2 millions de roubles (environ 20 000 euros), le taux de 13 % s'applique dès le premier jour de travail en Russie, indépendamment du nombre de jours de présence. Ce statut est obtenu via l'employeur dans le cadre de la procédure de permis de travail.
L'impôt sur le revenu des personnes physiques (NDFL)
Les taux applicables
Depuis 2021, la Russie a introduit une légère progressivité dans l'impôt sur le revenu :
- 13 % sur les revenus jusqu'à 5 millions de roubles par an (environ 50 000 euros).
- 15 % sur la fraction des revenus dépassant 5 millions de roubles.
Ce barème s'applique aux résidents fiscaux. Pour les non-résidents, le taux unique de 30 % s'applique sans distinction.
Les revenus concernés
Pour les résidents fiscaux, l'assiette de l'impôt comprend en théorie les revenus mondiaux : salaires, revenus d'activité indépendante, dividendes, intérêts, plus-values, revenus fonciers, y compris ceux de source étrangère. En pratique, la capacité de l'administration fiscale russe à vérifier les revenus de source française reste limitée, mais les échanges automatiques d'informations entre administrations fiscales (CRS — Common Reporting Standard) existent formellement, même si leur effectivité entre la France et la Russie est réduite dans le contexte actuel.
Le prélèvement à la source
L'employeur russe est l'agent payeur de l'impôt : il retient le NDFL directement sur le salaire brut et le verse au FNS (Service fédéral des impôts). Le salarié reçoit son salaire net d'impôt. Ce mécanisme simplifie considérablement les obligations du salarié, qui n'a pas de déclaration annuelle à faire si ses seuls revenus proviennent de son employeur russe.
En revanche, les revenus complémentaires (revenus locatifs, dividendes, revenus de source étrangère) doivent être déclarés via la déclaration 3-NDFL, à déposer avant le 30 avril de l'année suivante.
Fiscalité des revenus d'entreprise
Pour les expatriés qui ont ouvert une entreprise en Russie, la fiscalité dépend du régime choisi.
Régime général (OSNO)
- Impôt sur les bénéfices : 20 % (dont 3 % pour le budget fédéral et 17 % pour le budget régional).
- TVA : 20 % (taux standard), 10 % (produits alimentaires de base, livres, médicaments), 0 % (exportations).
- Impôt foncier : jusqu'à 2,2 % de la valeur cadastrale des biens immobiliers.
Régime simplifié (USN)
- Option 1 : 6 % du chiffre d'affaires brut, sans déduction des charges.
- Option 2 : 15 % du bénéfice net (chiffre d'affaires moins charges déductibles).
Le régime simplifié est accessible aux entreprises dont le chiffre d'affaires annuel ne dépasse pas environ 250 millions de roubles et dont l'effectif est inférieur à 130 salariés. Il exonère de TVA, d'impôt sur les bénéfices et d'impôt foncier.
Régime des auto-entrepreneurs (samozanyaty)
Les personnes physiques exerçant une activité indépendante avec un revenu annuel inférieur à 2,4 millions de roubles peuvent opter pour le statut de samozanyaty (auto-entrepreneur), avec un taux de 4 % sur les revenus provenant de particuliers et 6 % sur les revenus provenant de personnes morales. Ce statut est accessible aux étrangers résidant en Russie.
La convention fiscale France-Russie
Le cadre initial
La convention fiscale entre la France et la Russie, signée en 1996 et entrée en vigueur en 1999, avait pour objectif d'éviter la double imposition des revenus et de prévenir l'évasion fiscale. Elle couvrait les revenus d'emploi, les dividendes, les intérêts, les redevances, les plus-values immobilières et les pensions.
La suspension partielle post-2022
En réponse aux sanctions occidentales, la Russie a pris des mesures unilatérales de suspension partielle de certaines dispositions de ses conventions fiscales avec les pays « inamicaux », dont la France. Un décret présidentiel de 2023 a suspendu l'application de certaines clauses relatives aux taux réduits sur les dividendes et les intérêts.
Concrètement, cela signifie que :
- Les dividendes versés de Russie vers la France sont soumis à une retenue à la source de 15 % (au lieu du taux réduit de 5-10 % prévu par la convention).
- Les intérêts peuvent être soumis à une retenue à la source de 20 %.
- Les dispositions relatives à l'élimination de la double imposition restent en principe applicables, mais leur mise en oeuvre pratique est incertaine.
La situation est évolutive et requiert une veille juridique permanente. Il est vivement recommandé de consulter un fiscaliste spécialisé pour évaluer l'impact sur votre situation personnelle.
Obligations déclaratives en France
Le maintien des obligations françaises
Un Français installé en Russie n'est pas pour autant libéré de ses obligations déclaratives françaises. Plusieurs situations l'obligent à continuer de déclarer en France :
- Si vous conservez des revenus de source française (revenus locatifs, pensions, dividendes d'actions françaises), vous devez déposer une déclaration de revenus auprès du centre des impôts des non-résidents (SIPNR) à Noisy-le-Grand.
- Si vous n'êtes pas résident fiscal russe (moins de 183 jours en Russie), vous restez résident fiscal français et devez déclarer l'ensemble de vos revenus mondiaux en France.
- La déclaration des comptes bancaires étrangers : tout résident fiscal français détenant un compte bancaire à l'étranger (y compris en Russie) doit le déclarer via le formulaire 3916 sous peine d'une amende de 1 500 euros par compte non déclaré. Inversement, une fois devenu résident fiscal russe, cette obligation française disparaît mais une obligation de déclaration des comptes étrangers existe aussi en droit russe.
Éviter la double imposition
Même avec la suspension partielle de la convention fiscale, le mécanisme du crédit d'impôt reste le principal outil pour éviter la double imposition. Un expatrié français résident fiscal en Russie et payant le NDFL de 13 % sur ses revenus russes peut, s'il est encore tenu de déclarer ces revenus en France, imputer l'impôt russe payé sur l'impôt français dû. Dans la pratique, le taux russe de 13 % étant souvent inférieur au taux marginal français, un différentiel peut rester à payer en France.
Pour ceux qui perçoivent l'ensemble de leurs revenus en Russie et n'ont plus aucun revenu de source française, le transfert complet de résidence fiscale en Russie simplifie considérablement la situation.
Cotisations sociales
En tant que salarié
Les cotisations sociales en Russie sont payées par l'employeur et représentent environ 30 % du salaire brut :
- Cotisation retraite (PFR) : 22 % (jusqu'à un plafond, puis 10 %).
- Assurance maladie (FOMS) : 5,1 %.
- Assurance sociale (FSS) : 2,9 % + cotisation accidents du travail (0,2 à 8,5 % selon le risque).
Le salarié ne paie pas de cotisations sociales directement (contrairement à la France où le salarié et l'employeur cotisent). Seul le NDFL est retenu sur le salaire brut.
En tant qu'entrepreneur
Les IP et dirigeants d'OOO paient des cotisations sociales fixes (environ 50 000 roubles par an en 2026 pour un IP) plus un pourcentage des revenus dépassant un seuil.
Le coût d'un comptable en Russie
La gestion fiscale en Russie nécessite presque systématiquement le recours à un professionnel. Les coûts indicatifs sont les suivants :
| Service | Coût mensuel |
|---|---|
| Comptabilité IP (déclarations trimestrielles) | 5 000 - 10 000 RUB |
| Comptabilité OOO (sans salariés) | 10 000 - 20 000 RUB |
| Comptabilité OOO (avec salariés, 5-10 personnes) | 20 000 - 50 000 RUB |
| Consultation fiscale ponctuelle | 3 000 - 15 000 RUB |
| Comptable salarié à temps plein (Moscou) | 60 000 - 120 000 RUB |
Il est recommandé de choisir un cabinet comptable ayant l'expérience des sociétés à participation étrangère, car les particularités liées au statut d'étranger (conversion de devises, déclarations spécifiques, traitement des transferts internationaux) nécessitent une expertise technique supplémentaire.
Optimisation fiscale légale
Plusieurs dispositifs permettent de réduire légalement la charge fiscale en Russie :
- Déductions fiscales standard (standartnye vychety) : déductions pour enfants à charge (1 400 à 3 000 RUB par enfant par mois, montant modeste).
- Déductions immobilières (imoushchestvennye vychety) : déduction des intérêts d'emprunt immobilier et du prix d'achat (plafonnée à 2 millions de roubles pour l'achat et 3 millions pour les intérêts).
- Déductions sociales (sotsialnye vychety) : déduction des frais d'éducation et de santé (plafonnée à 150 000 roubles par an).
- Choix du régime fiscal optimal pour les entrepreneurs : le passage du régime général au régime simplifié peut générer des économies considérables pour les PME.
Pour les expatriés dont les revenus sont élevés (au-delà de 5 millions de roubles par an), l'optimisation de la structure des rémunérations (salaire versus dividendes, par exemple) peut permettre de réduire la charge fiscale globale. Cela nécessite toutefois un conseil professionnel adapté.
Points de vigilance pour les expatriés français
Plusieurs erreurs sont fréquentes chez les expatriés français en Russie :
La première est de négliger la déclaration française. Même si vous êtes résident fiscal russe et que vos revenus sont exclusivement russes, la première année de votre départ de France nécessite une déclaration française couvrant la période de résidence. De même, si vous conservez un bien immobilier loué en France, les revenus fonciers restent imposables en France.
La deuxième erreur est de ne pas anticiper le taux de 30 % la première année. Les expatriés arrivant en cours d'année sont imposés à 30 % jusqu'à atteindre les 183 jours de présence. Ce surcoût temporaire doit être budgété, surtout s'il n'est pas compensé par le statut HQS.
La troisième concerne la gestion des comptes bancaires. Les comptes ouverts en Russie, y compris pour gérer sa trésorerie personnelle ou professionnelle, génèrent des obligations déclaratives potentielles dans les deux pays. La transparence est la seule stratégie viable à long terme.
Enfin, la volatilité du rouble affecte directement la charge fiscale réelle en euros. Un revenu imposé à 13 % en roubles peut, après conversion, représenter un montant variable en euros d'un mois à l'autre. Cette dimension est particulièrement importante pour ceux qui maintiennent des engagements financiers en France (crédit immobilier, pension alimentaire) tout en comprenant les réalités de l'économie russe actuelle.
Ce qu'il faut retenir
La fiscalité russe offre des taux nominaux attractifs (13 % d'impôt sur le revenu, pas de cotisations sociales salariales) mais s'accompagne de complexités liées à la résidence fiscale, à la suspension partielle de la convention bilatérale et aux obligations déclaratives dans les deux pays. Un accompagnement professionnel est indispensable pour naviguer entre les systèmes fiscaux français et russe, optimiser sa situation et rester en conformité. Le coût d'un bon comptable russe (5 000 à 15 000 roubles par mois) est un investissement rentable qui évite des pénalités potentiellement bien supérieures.
Pour les expatriés qui s'installent durablement en Russie, la planification fiscale doit être intégrée dès le départ dans le projet d'installation à Moscou ou dans toute autre ville russe. C'est un sujet technique mais incontournable.

